Heurts et malheurs de l’École inclusive
L’École inclusive est sans doute la manifestation la plus flagrante d’un double discours de l’État consistant à se parer de vertu à travers la question sensible du handicap et à dégrader dans le même temps les potentiels humains et structurels susceptibles de pouvoir absorber ce changement de paradigme.
Les faits sont là pour en témoigner :
En 2005 la loi sur l’École inclusive est promulguée, trois ans plus tard en 2008 commence un vaste écrémage qui va réduire d’environ 100 000 le nombre d’enseignants et particulièrement 5 000 enseignants de RASED. Drôle de choix lorsqu’on sait que pour porter cette politique inclusive, il faut des moyens humains et de la formation. Toujours aussi étonnant qu’à l’aune du modèle inclusif on décide de réduire à la rentrée 2010 le temps de formation initiale des enseignants (un peu plus de 900h contre 1400 auparavant). Plus curieux encore et dès lors, l’architecture de la formation spécialisée (environ 300h/an contre 720 depuis 2003 et un an de stage auparavant). En parallèle la Lolf (Loi organique relative aux lois de finances) prévoit la fermeture des établissements spécialisés, et pour cause : une année de scolarisation en IME coûte 60 000€ quand elle revient à seulement 5000€ pour un enfant scolarisé dans le milieu ordinaire. Les comptes sont vite faits pour des gouvernements qui déploient la logique libérale comme unique horizon. Le dépeçage continue en dépit des alternances politiques. Les rapports Delaubier (2013) puis Pompili (2015), tout en rappelant l’idéal inclusif, ne font que constater le déficit de formation des enseignants et pis la perte des 5 000 postes de RASED. Seulement la déploration ne suffit pas et dès cette époque, soit 10 ans après la loi de 2005, des publications déplorent déjà l’immobilisme de l’État en la matière. Cette vision est sans doute encore trop clémente par rapport à une réalité qui commence à mettre les écoles, les enseignants et les familles en difficulté car le corollaire de la politique inclusive française est la précarité. Les personnels qui sont recrutés pour favoriser le développement de l‘École inclusive sont d’abord des personnes au chômage de longue durée ou en difficulté d’insertion, en témoignent les termes des anciens contrats aidés CUI/CAE. La création du statut d’AVS puis d’AESH n’y change rien : le cynisme des politiques d’inclusion a été de choisir le chemin de la précarité des personnes accompagnantes pour le substituer à l’exclusion sociale des personnes en situation de handicap. Pourtant d’autres choix pouvaient être faits. En 2008, il y avait environ 50 000 postes de plus dans l’Éducation nationale (100 000 fermetures sous Sarkozy ; environ 50 000 ouvertures sous Hollande). Sur ces derniers 50 000 postes, on aurait pu attendre la recréation des postes RASED : rien de ce côté. Si vraiment l’ambition d’un changement de société avait dû accompagner l’École inclusive, il aurait fallu rétablir l’ensemble des moyens détruits depuis 2008. C’était possible car c’est bien à ce moment qu’on a demandé à l’ensemble de la population de faire un effort pour renflouer les banques. Les banques ou l’inclusion, le choix aurait été vite fait pour nous.
Aujourd’hui, le paradigme inclusif est à bout de souffle. Les structures ferment sans que les moyens techniques et humains soient redéployés dans des unités externalisées (UE). Les AESH ont des salaires de misère et un statut social dégradé. Pour notre syndicat LDC éducation, l’accès à la catégorie B de la Fonction publique ne règlera pas tous les problèmes. Les différences de statut et les effets de domination induits participent de l’échec de l’École inclusive. Ce sont bien des emplois statutaires (titularisation des précaires et égalité salariale) et une formation adaptée qu’il faut ainsi qu’une réducation conséquente du nombre d’élèves par classe pour chaque inclusion. Ces revendications sont bien le minimum à défendre en association avec le déploiement des structures et des personnels spécialisés. Rien à voir avec les politiques menées depuis 20 ans déjà, ni avec les mauvaises digestions de Michel Foucault consistant à condamner l’existence des IME et des personnels y exerçant. Arrêtons d’exonérer et d’ignorer la face libérale de l’École inclusive.
Même combat pour les REP
Il en va de même si l’on se penche sur la question des Réseaux d’Éducation Prioritaire. La logique à l’œuvre depuis 20 ans consiste à réduire les moyens et les établissements éligibles au déploiement de moyens supplémentaires. D’un principe d’équité et d’une logique de moyens on a glissé lentement mais sûrement vers une contractualisation des moyens : on vous donne des sous si vous nous montrez que vous les méritez. C’est cette même idéologie qui préside à la redistribution des salaires et des aides sociales. Seulement ça ne marche pas. Ces gens oublient que les quartiers ont été désertés par les services publics et que bien souvent l’École ou le collège y restent les seuls représentants de l’État. Dans ces conditions, l’appauvrissement, la précarité rampante et leur corollaire de difficultés viennent frapper à la porte des établissements. S’engager dans une logique de contractualisation c’est promouvoir le mercenariat, une politique inefficace à moyen terme et qui ne répond pas aux besoins structurels de ces quartiers et établissements.
C’est ici que les deux logiques à l’œuvre dans l’École inclusive et les REP se rejoignent : à des nécessités qui doivent requérir des moyens en masse, les politiques ont répondu par des mesures cosmétiques très en-dessous de ce que ces défis imposaient.
La mobilisation des collègues est donc un combat juste et légitime pour l’École.
La somme de toutes les colères