C’est super beau. On imagine déjà les effectifs de Vie Scolaire augmenter comme jamais, des jacuzzis installés dans la cour, le recrutement de Psy, le renforcement de la Santé scolaire, des fonds sociaux abondés avec de l’argent magique et comme ça tous les élèves dormiraient sous un vrai toit avec pas marqué Quechua dessus. Bref. On rêve un moment et puis arrive l’annonce de l’intervention de « 3 à 5 gendarmes, éventuellement accompagnés d’un maître-chien », le tout bien sûr, dans un cadre parfaitement « encadré et respectueux des droits des élèves ». Vous les voyez les cœurs et les pétales de roses qui volettent autour des ptits bonhommes en bleu ? Cerise sur le pompon, il ajoute que « Ces interventions ne répondent à aucune situation particulière au sein de notre établissement ». Donc en gros, y s’passe rien de méchant, tout roule, mais quand même on va mettre des flics devant le bahut pour que ça aille encore mieux que mieux. Bon voilà, c’est agaçant. Et il y en a parmi les parents d’élèves et les profs que ça a copieusement agacé aussi. Ouf, y’a d’l’espoir !
Pour rappel :
- LDC éducation dénonce la dérive sécuritaire de l’Éducation nationale qui renvoie l’image d’une jeunesse potentiellement dangereuse et à mettre au pas ;
- LDC éducation réclame une augmentation des moyens pour améliorer et prendre soin de la santé mentale de la jeunesse.
Vous trouverez ci-dessous le courrier original du chef d’établissement puis, à la suite, la réponse implacable d’un de ces parents. Puisse cette lecture vous inspirer si vous subissez la même chose.
Le courrier du proviseur :
Objet : Information aux familles – Actions de prévention et de sécurité au sein de l’établissement
Madame, Monsieur, Chers parents,
La sécurité et le bien-être de tous les élèves sont au cœur des priorités fixées par le ministère de l’Éducation nationale. Dans ce cadre, le gouvernement a souhaité renforcer les actions de prévention et de protection menées au sein et aux abords des établissements scolaires, en lien avec les services de l’État.
Ainsi, et conformément au plan de tranquillité scolaire porté par le Préfet de l’Isère, des opérations de prévention pourront être organisées au cours de l’année scolaire 2025-2026, en partenariat avec la gendarmerie nationale.
Ces actions viseront à s’assurer qu’aucun élève n’entre dans l’établissement avec un objet dangereux ou prohibé, dans le seul but de garantir un cadre toujours plus sûr et serein pour l’ensemble de la communauté éducative.
Je souhaite vous informer que la première opération aura lieu dans le courant du mois de décembre. Elle sera conduite par une équipe de 3 à 5 gendarmes, éventuellement accompagnés d’un maître-chien, dans un cadre parfaitement encadré et respectueux des droits des élèves.
Ces interventions ne répondent à aucune situation particulière au sein de notre établissement. Elles s’inscrivent dans une démarche nationale de prévention, et non de suspicion généralisée ou de stigmatisation. Elles seront réalisées dans un climat de respect, avec une attention particulière portée au dialogue et au bien-être des élèves.
Nous vous remercions pour votre confiance et pour le soutien que vous apportez quotidiennement au collège/lycée. N’hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez des informations complémentaires.
Bien cordialement,
La réponse implacable d’un parent :
À Monsieur le chef d’établissement de la cité scolaire XXX
Monsieur le chef d’établissement,
Comme l’ensemble des familles fréquentant votre établissement j’ai été destinataire d’un message annonçant des « Actions de prévention et de sécurité au sein de l’établissement ».
Nous ne serons peut-être pas nombreux à manifester notre étonnement voire notre défiance à l’égard de ce type de démarche mais qu’importe.
Sur le fond, il est précisé que cette action n’est pas engagée suite à la commission de faits ayant porté atteinte à la sécurité des élèves et des personnels. Elle est donc diligentée a priori, c’est sans doute ce que les institutions à l’origine de ce dispositif appellent de la prévention : on présume d’un danger pour déployer un dispositif qui à part susciter l’émoi de certains élèves n’aura pas d’effets puisque comme le message nous l’indique il n’y a pas eu de passage à l’acte. Le terme qui me vient en tête est plutôt dissuasion comme on pourrait le mobiliser dans une rhétorique guerrière.
Sur la forme, le bien être des élèves est convoqué pour justifier cette action. En tant que parent et j’imagine que c’est aussi le cas pour vous et votre équipe, ce souci anime mon quotidien. Je ne peux pas cacher néanmoins qu’à mon sens ce « bien-être » est instrumentalisé à d’autres fins.
Si véritablement la préfecture comme d’autres institutions dont l’Éducation Nationale veulent prendre soin du bien être des élèves, la question de leur santé mentale semble incontournable et requiert plus de moyens pour leur venir en aide. L’équilibre psychique des enfants et des adolescents se dégrade, c’est de notoriété publique : les CMP sont saturés, la pédopsychiatrie est en déshérence.
D’ailleurs les derniers passages à l’acte, malheureusement tragiques, survenus dans des établissements scolaires viennent percuter cette vision sécuritaire. Les personnes à l’origine de ces faits étaient en situation de souffrance psychique, elles n’étaient pas identifiées comme délinquants aussi aucune force de sécurité n’aurait pu éviter ces tragédies. En revanche des professionnels qualifiés auraient pu aider à anticiper ces drames en apportant des soins à ces jeunes gens.
Vous comprendrez donc que cette question du « bien-être » me taraude. Elle me gêne d’autant plus que les acteurs qui poursuivent cette quête présumée font face à des familles entières qui dorment à la rue. Cette situation inacceptable pour notre société est, elle, véritablement néfaste pour le bien-être et la santé mentale des enfants qui subissent cette injustice.
J’ai bien conscience que ce genre de message brisant un unanimisme béat expose son auteur à la suspicion. La seule idéologie dont je peux me réclamer en rédigeant ces lignes est l’humanisme. Je doute férocement que de témoigner son attachement à l’humanité soit subversif. Sinon cette subversion m’a été inculquée par des enseignants extraordinaires dans un lycée de REP en banlieue parisienne. Ils auront eu le tort de me faire lire le discours de Victor Hugo sur la misère dont je vous délivre un extrait qui résonnera avec mes propos.
« Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère !
Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et qui ont travaillé peuvent être sans asile ! tant que l’usure dévore nos campagnes, tant qu’on meurt de faim dans nos villes, tant qu’il n’y a pas des lois fraternelles, des lois évangéliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de cœur ! Vous n’avez rien fait, tant que l’esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique ! vous n’avez rien fait, rien fait, tant que dans cette œuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pour collaborateur fatal l’homme malheureux. ! »
Je prends donc acte de cette action mais elle se déroulera sans mon assentiment, soyez en assuré.
Sincères salutations.
Les gendarmes (à Saint-Tropez) au bahut !