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Apprendre ou prompter, il faut choisir !

Dimanche 4 octobre 2026

Lutte de Classes éducation relaie le texte "Apprendre ou prompter [1], il faut choisir !" publié en août 2026 par le collectif de Beauchastel contre l’école numérique.

C’est toujours et méthodiquement les mêmes inepties pour nous faire avaler les nouvelles couleuvres technologiques :

  1. Au début, c’est le mirage de la nouveauté qui est invoqué, donc c’est formidable, cela sert automatiquement le progrès (mot magique qui n’est pas toujours compatible avec l’humain).
  2. Une fois les plus technophiles convaincus, il faut ratisser plus large et contrer les inquiétudes en indiquant qu’il ne s’agit que d’une évolution de ce qui existait déjà avant. Moyennant quelques formations à l’adaptation, tout le monde peut y arriver.
  3. Pour le dernier wagon des réfractaires, il faut monter dans le train sous peine de rester à quai et de décrocher complètement : « C’est là et il n’y a plus le choix ! ».

Il en fut ainsi du numérique et maintenant de son avatar l’Intelligence Artificielle. Récemment, plusieurs d’entre nous, qui doutaient encore, ont pu entendre : « le dentifrice est sorti du tube ! » pour indiquer qu’il n’y a pas de retour en arrière possible concernant l’IA. Soit. Faut-il cependant continuer à (se) presser et appuyer pour tout vider, et notamment vider de tout sens nos activités, dont une au fondement de l’humain : apprendre ?

Rappelons cette évidence : si je fais faire à une machine, ce n’est pas moi qui le fait. Cela vaut pour l’ensemble des activités humaines comme se déplacer, cultiver, se cultiver, etc. Pour chaque activité, il conviendrait de se demander ce que la machine fait gagner (du temps, de l’effort, de la productivité…) et perdre (la compréhension du mécanisme, la maîtrise, l’autonomie…). Ainsi, si je demande à l’IA d’exécuter une tâche intellectuelle, ce n’est plus moi qui réfléchis mais un processus algorithmique (reposant entre autres sur des calculs statistiques inaccessibles à quiconque) qui produit un résultat censé être le plus conforme aux normes en vigueur. Bref, l’usage de l’IA est à l’opposé de l’apprentissage, qui repose sur le fait d’essayer par soi-même, de faire des erreurs, de les comprendre, de les corriger, et recommencer indéfiniment pour (se) saisir du mieux possible (de) notre monde, avec la joie qui en découle de faire par soi-même en ayant surmonté les obstacles et les efforts [2]. Aussi, l’apprentissage ne peut passer que par des relations concrètes avec des humains et ce qui nous entoure.

Voici donc quelques considérations sur l’usage de plus en plus massif du numérique et de l’IA à l’école :

  • Le travail écrit à la maison est de plus en plus délaissé ; les élèves le délèguent au numérique, donc à force de lire des rendus artificiels, les enseignants perdent l’intérêt de donner des devoirs écrits. Cet abandon d’une partie de la pratique de l’écrit est une perte sèche qui ne peut jamais être compensée en classe, puisqu’il y a déjà tout le reste à faire.
  • Les présentations orales des élèves deviennent des récitations par cœur d’un exposé, qui a pu être généré au dernier moment par une IA.
  • Incités par la propagande de l’Éducation nationale à tous les niveaux, de plus en plus d’enseignants encouragent les élèves à un usage critique (sic) de l’IA, mais génèrent des contenus de cours artificiels, et même automatisent la correction des productions d’élèves (voire font vérifier par une IA que l’élève n’a pas utilisé l’IA… comble de l’absurde).
  • La suspicion de fraude est devenue permanente, notamment lors des examens où il est plus important de surveiller que l’élève n’utilise aucune machine (de quelque taille et forme que ce soit) plutôt que d’évaluer rigoureusement son travail (les critères de correction étant chaque année revus à la baisse).
  • Certes, à force de ne pas faire par soi-même, le sentiment d’imposture croît. Mais comme la plupart (des élèves et enseignants) s’y sont mis, pourquoi se fatiguer à continuer de faire par soi-même ?

Voilà une esquisse d’un tableau qui ne cesse de s’assombrir. En y ajoutant l’ensemble des catastrophes qui s’accumulent (environnementales, sociales, conflits armés, etc.), l’ambiance fin du monde se propage : à quoi bon se préoccuper de quoi que ce soit, puisque c’est la fin de l’humanité !

Pour la technocratie, les enseignants, comme les autres professionnels, sont destinés à devenir des techniciens au service des machines générant des contenus. Ceux qui seront jugés non nécessaires iront rejoindre la masse grandissante des rebuts de la société industrielle (qu’ils soient de professions « manuelles » ou « intellectuelles » - les informaticiens sont maintenant touchés).

Rien de naturel, ni de fatal là-dedans : ce sont bien des humains qui ont poussé dans cette direction et continuent de le faire… mais il y a eu, il y a encore, et il y aura toujours des résistances pour refuser la dépossession.

Si notre collectif de Beauchastel porte depuis 10 ans ce refus de l’école numérique [3], « nous ne sommes pas (les) seuls », l’opposition se répand, et nous invitons vivement à se saisir et à relayer les résistances suivantes. Et s’il y en a d’autres, n’hésitez pas à nous le faire savoir.

Par exemple, l’appel du 23 juin 2026 intitulé « Pour notre jeunesse, résistons ! » déclare [4]3 : « Nous, personnels de l’Éducation nationale, parents d’élèves, élèves et citoyennes et citoyens, et tous autres humains conscients, […] Nous nous engageons, là où nous sommes et travaillons, à dénoncer et/ou à refuser les usages imposés du numérique ainsi que de la prétendue « IA », qui nous relèguent au désert de nous-mêmes , et nous placent en position de passivité complice face à la destruction des conditions d’existence du vivant et de l’humain sur notre planète. »

Des enseignants de l’enseignement supérieur s’organisent, ils s’engagent dans : « Face à l’IA générative, l’objection de conscience, Manifeste pour l’enseignement supérieur et l’éducation nationale » [5] : « Nous, membres de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et de l’éducation nationale (EN), déclarons adopter une posture d’objection de conscience face au déploiement des technologies d’IA générative (IAg) dans nos institutions […] Nous nous engageons à afficher dans nos activités notre ralliement à ce manifeste via un logo et/ou le lien vers le présent texte ».

L’association « Présent simple » lance la campagne « si on s’affranchissait de PRONOTE, École Directe et autres E.N.T. à la rentrée 2026 ? » : pour une alternative non-numérique aux Environnements Numériques de Travail, pour le maintien des outils simples, efficaces et humains que sont les agendas et des cahiers de liaisons [6].

Plutôt que faire mouliner une IA qui va nous broyer, ayons des pratiques humaines ! Nous sommes de plus en plus nombreux à le revendiquer.

Apprendre ou prompter - Beauchastel (août 2026)

[1] Pour les quelques perles rares comme nous qui n’ont pas cette pratique : le fait de passer commande à une IA qui génère du contenu s’appelle « prompter »

[2] Évidemment, vis-à-vis du rapport à l’effort et des savoirs, il existe de fortes inégalités sociale ; or une des missions de l’école est justement de les réduire.

[3] Notre dernier livre « Face à l’école numérique, nous ne sommes pas seuls », 2026, coédition La Lenteur et Le Monde à l’envers.

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