Solidaires, Unitaires, Démocratiques ?
Quels que soient les mots employés, les éléments fondateurs de la fédération des syndicats SUD éducation ne nous semblent plus du tout respectés : ni la lutte solidaire de toutes et tous, ni la recherche du consensus en laissant la place au débat, ni l’importance du cadre statutaire pour protéger les différences d’opinion, ni l’anti-hiérarchie du fonctionnement.
Solidaires ? Non, affinitaires !
Il ne s’agit plus de défendre des revendications conformes à des orientations ou à une décision collective des syndicats. Désormais, la fédération s’engage dans des combats collectifs surtout quand ils s’inscrivent dans une vision identitaire des mobilisations.
Les tenants de l’ordre établi capitaliste s’emploient à convaincre les populations qu’elles vivent dans le meilleur des mondes possibles pour asseoir leur pouvoir. Actuellement par ailleurs, des courants postmodernes identitaires, qui se mobilisent pour une meilleure insertion des différentes minorités (parmi lesquelles ils placent les femmes), remplacent la lutte commune par la défense segmentée d’intérêts particuliers ou de groupes constitués sur une identité personnelle : or le concept de domination qui soutient cette conception, très individualisé, finit par détourner les personnes de la mobilisation collective contre l’ordre établi capitaliste et les multiples discriminations qui le renforcent. Cette façon d’envisager la lutte par le prisme individuel a même un certain degré de compatibilité avec l’individualisme capitaliste. _ Or, au niveau de la fédération de SUD éducation, ces courants identitaires ont pris peu à peu le pouvoir. Dès lors, la fédération des syndicats SUD éducation s’éloigne de plus en plus d’une organisation radicalement anticapitaliste.
Sans nous désengager aucunement des luttes contre les discriminations, bien au contraire, nous ne pouvons envisager qu’à titre individuel ou collectif, notre syndicalisme participe ou donne caution à une fédération SUD éducation qui ne lutte plus tellement pour la « transformation sociale », mais en priorité pour des réformes sociétales qui ne modifient qu’à la marge les inégalités matérielles – ce qui ne remet pas vraiment en cause le pouvoir de la classe dominante.
Ainsi, l’implication fédérale dans certaines mobilisations est parfois décidée indépendamment de l’engagement dans la lutte de syndicats de la fédération : le débat collectif en la matière a moins de place désormais que le tropisme affinitaire de certaines mandatées.
Unitaires ? Non, uniformes !
La fédération ne cherche plus à être le dénominateur commun des luttes communes, mais devient un instrument qui cherche à imposer une certaine uniformité idéologique. _ Les discussions en cours entre la commission exécutive de la fédération et les hiérarchies de la FSU et CGT semblent avoir pour objectif principal la constitution progressive d’un pôle syndical majoritaire qui gommerait la diversité à la base – diversité avec laquelle nous, militantes de terrain, participons aux luttes collectives : nous privilégions la construction de revendications communes sans chercher à écraser les différences de positions. _ Or la fédération brandit désormais à tout propos l’étendard des « valeurs de SUD éducation », qui risque de recouvrir les fils multiples qui tissent la convergence des luttes. Nous, militantes unitaires, refusons les slogans sans analyse : nous préférons définir collectivement des orientations, et nous y tenir pour construire des revendications dans l’unité.
Démocratiques ? Non, autoritaires !
Désormais dans les instances fédérales, le respect des statuts est à géométrie variable. Tout est bon pour écraser une opposition au courant idéologique soutenu par la commission exécutive et quelques syndicats. La commission exécutive de la fédération est devenue, contrairement à son mandat, un organe directeur. _ Vaincre a remplacé convaincre. Les insultes et les anathèmes remplacent les débats. L’utilisation d’accusations non fondées sur des faits contre des camarades se généralise pour décrédibiliser des syndicats et rendre inaudible toute critique. Toute volonté de débat est écrasée par le rouleau compresseur conduit par un petit groupe au nom de la pureté idéologique – la logique de « l’avant-garde éclairée » dans toute sa splendeur. _ Nos instances fédérales deviennent les chambres d’enregistrement des décisions d’une nouvelle hiérarchie syndicale ; celle-ci reproduit les pratiques des chefs d’établissement dans les conseils d’administration. Nous n’en pouvons plus du comportement de ces cheffes qui nous disent comment penser. Le syndicalisme fédéral est devenu invivable – fédéral, vraiment ?
Le Congrès de la fédération des syndicats SUD éducation a été l’illustration de la dérive autoritaire déjà bien consommée au sein de la fédération, au point qu’un tiers des syndicats est sorti de la salle, pour s’auto-organiser à l’extérieur et s’asseoir dans la pelouse pour débattre. La fédération ne met plus en œuvre une façon collective de faire vivre la conflictualité des idées en recherchant le consensus par les échanges de point de vue.
Nous avons adhéré au fédéralisme de SUD éducation, séduits par des écrits construits collectivement ; convaincus par des pratiques en assemblée respectueuses de la parole de toutes et tous, quelle que soit l’expérience militante ; portés par l’élan de luttes organisées ensemble. _ Or tout ceci est en voie de disparition. Le travail fédéral baigne désormais dans un sentiment d’urgence permanent, au prétexte de la recherche d’efficacité, qui inhibe toute tentative de débat. Et d’où vient cette prétention de traiter intégralement tous les sujets, d’avoir un avis sur tout, y compris sur des questions non encore résolues par la société ou les organisations dites progressistes, sans prendre le temps de laisser mûrir la réflexion collective des syndicats ? _ Le temps est malheureusement révolu, où nous quittions une réunion fédérale avec la satisfaction d’avoir pris le temps de débattre, voire d’avoir changé d’avis au contact des autres expressions. Il n’y a plus d’écoute, plus d’argumentation, il n’y a plus qu’une lutte à mort entre courants de pensée [1].
L’organisation en auto-gestion s’efface, on oublie ce qu’est un mandat défini et contrôlé collectivement, la souveraineté collective est remplacée par une « expertocratie ». _ Ainsi, les mandatées à l’animation d’une commission mandatée sur une question sont régulièrement instituées expertes de la question par la commission exécutive (CE) ou des syndicats. _ De la même façon, les textes sont désormais très majoritairement écrits par des commissions : par la CE, qui sort là aussi de son rôle et de son mandat exécutif ; ou par d’autres commissions qui encadrent voire cadenassent strictement la réflexion, les débats, les expressions. La CE s’est même permise plusieurs fois d’argumenter contre un point mis à l’ordre du jour d’un Conseil fédéral (CF) par un syndicat. _ Et les échanges fédéraux comme les productions écrites en témoignent : cette hiérarchisation interne va de pair avec l’effacement de l’anti-hiérarchie des revendications fédérales !
L’état de l’engagement interprofessionnel de la fédération des syndicats SUD éducation n’est guère plus brillant. _ L’implication fédérale dans les luttes interprofessionnelles est soumise aux thèmes portés prioritairement par la bureaucratie fédérale et par celle de Solidaires, qui ressemble de moins en moins à une Union syndicale et bien davantage à une confédération. _ Les revendications interprofessionnelles sont passées au crible d’une certaine vision de l’Éducation : l’unité interprofessionnelle, mal en point au niveau fédéral, nous la vivons encore, heureusement, au sein de la plupart des Solidaires locaux.
Avec le dévoiement des pratiques auto-gestionnaires, le mépris des statuts, des orientations souvent imposées par la lutte affinitaire plutôt que débattues, notre fédération s’est bien éloignée des principes qui ont présidé à sa création. Elle est devenue une organisation mortifère : on ne compte plus les adhérentes et les adhérents qui ont jeté l’éponge.
Mépris pour le fédéralisme, hiérarchie de fait, arguments d’autorité, accusations non fondées dans un but politique, insultes, violences contre les personnes, discrimination affinitaire et épuration politique : nous les refusons, ce n’est pas notre syndicalisme !
Texte élaboré collectivement de 2022 à 2023, de Crest à Ligoure, en passant par l’Ardèche, Boulogne/mer, Grenoble, la Guyane, Lille ou Limoges… entre autres lieux et temporalités.
Pourquoi nous avons quitté la fédération des syndicats SUD éducation